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le conte : les carnets du conte
 


Les carnets du Conte

inédit

dernière version, 10 septembre 2006

Parcelles de préface

Très tôt, il devient normal d'ignorer les appels incessants d'un homme en détresse.

N'empêche, certaines nuits mon existence se résume à cette question : comment repousser encore le suicide?

Un matin, je suis allé me promener. C'était le bon matin. J'ai croisé d'autres marcheurs, des coureurs aussi, et un penseur... puis j'ai cueilli deux idées aux pétales tout épanouis, deux idées pour terminer mon récit.

Me voilà tout souriant, une fois de plus... mais chaque fois ma joie tourne court, elle interrompt son mouvement, abattue qu'elle est par un souvenir, tel un condamné qui avait un instant oublié puis se remémore qu'il vit en vain.

Mais où trouverai-je un interlocuteur?

Lorsque j'écrivais les derniers mots de ce conte, je pensais beaucoup à mon lecteur. C'est lui qui le premier me parle, me fait des commentaires. C'est aussi à lui que mon conte est dédié. Tel un poète du temps jadis, je crois en l'habileté du lecteur. Je crois qu'il y a très peu de chose qu'une note explicative ou qu'un avertissement puisse lui apprendre, qu'il y a «peu de chose situé outre sa pénétration».

Un ami me disait récemment, «il est indispensable d'avoir des lecteurs qui sont tout sauf complaisants, même s'il est difficile que ces gens soient précisément ceux qu'on aime et qui nous importent.» C'était une allusion non équivoque à mon père, l'un de mes tout premiers lecteurs, souvent le premier à me poser des questions, enfin, le seul à m'en poser autant.

Certaines questions de mon père sont comme des monologues où il se donne lui-même la réplique. Elles ressemblent aussi à mes réponses, le point d'interrogation en plus. «N'y a-t-il pas une époque? N'y a-t-il pas un lieu physique auquel on fait référence? Chacun des éléments de rêve a-t-il sa justification? Chaque partie constitue-t-elle une suite logique, contribue-t-elle à construire une sagesse? Y a-t-il un sens à ce conte?»

Je ne saurais dire si la question du sens m'importe davantage que celle du rêve, ou qu'une autre question, sur la musicalité des mots par exemple. Il n'en demeure pas moins que le texte transpose exactement une quête de sens.

Un jour, dans un salon, un inconnu m'a posé cette question : «De quoi ça parle?» Je n'ai osé répondre qu'en empruntant un cliché sur «la difficulté de résumer toutes ces pages»... en me parodiant moi-même, me défilant. Mais il a insisté : «C'est quoi l'histoire de ton roman?»

J'aime imaginer que, lorsqu'il arrive à la fin du récit, après l'épilogue, mon lecteur recommence aussitôt la lecture, quitte à la terminer le lendemain ou un autre jour, éventuel. Il relit d'abord l'exergue où Nietzsche l'apostrophe de la sorte : «Voilà quel est à présent mon chemin, — où est le vôtre?», et où Tagore affirme que «le voyageur doit frapper à toutes les portes avant de parvenir à la sienne». Pour Nietzsche, le chemin n'existe pas, il n'est pas unique. Cela rejoint la pensée de Tagore, pour qui chacun doit trouver sa propre voie : «il faut avoir erré à travers tous les mondes extérieurs, dit le poète en complétant la strophe, pour atteindre enfin au tabernacle très intime».

Rédiger ce conte équivalait à baliser mon chemin. À son commencement, j'ai aspiré à des points de repère ultimes, à un genre de sacré dans l'ordre temporel. J'ai trouvé la vie, l'amour et la mort.

En d'autres mots, Le conte est une quête profane de ce qui pourrait ressembler au sacré.

Le premier jet de ce récit a été écrit douze années avant sa publication, à une époque sombre de ma vie qui suit précisément la fin de la rédaction de mon premier roman. C'était au cours des mois d'hiver. J'étais épuisé, défait, désorienté. À l'instar de mon personnage, qui l'affirme dans les dernières lignes du Manuscrit, «j'ai longtemps cru qu'il me fallait recommencer, tout recommencer». Et je me suis demandé quel chemin emprunter. Le conte, c'est un périple imaginaire, une histoire que je me suis racontée afin de me donner ces points de repère sans toutefois nier mes égarements et mes faiblesses. C'est une histoire que je me suis racontée pendant douze années, en fait, jusqu'à ce que je parvienne à lui trouver une fin.

Son déroulement prolonge la marche au coeur de la ville amorcée dans mon premier roman.

Qu'a-t-on devant soi lorsque l'on entreprend de recommencer à zéro? C'est là emprunter un chemin ardu, parfois impitoyable, où les réponses ne se trouvent ni ne s'admettent aisément.

Certains auteurs font appel à des genres différents, d'autres adoptent un pseudonyme, voire des hétéronymes, afin de se doter d'une plus grande liberté créatrice. Comment le créateur peut-il, dans la succession de ses oeuvres, illustrer la complexité de la vie?

Quand je le relis, ce récit m'apparaît comme un labyrinthe mouvant, dont les chemins se défont et se refont, mais toujours pour en arriver au même point : la vie, l'amour et la mort.

L'oeuvre d'art recèle des horizons infinis lorsque l'on n'essaie pas constamment de la rattacher à un lieu clos et connu. Le regroupement imaginaire de villes et de villages que décrit un auteur ne correspond pas uniquement au comté d'Oxford, Mississipi, que l'on croit reconnaître et qui semble l'avoir inspiré. Je ne raconte pas Montréal ni Paris. Sinon, je le fais dans ce que ces lieux ont en commun avec Toronto, Londres, Hanoï et Pékin.

On trouve dans ce récit des fenêtres ouvertes sur l'amour et l'amitié, la science et le matérialisme, la spiritualité et des moments plus terre-à-terre de la vie, qui témoignent de nos faiblesses, de nos dépendances, ou pendant lesquels on doit se reposer.

Il y a un coffre dans mon récit, un coffre verrouillé qui n'est pas très difficile à ouvrir parce que le cadenas préservant le contenu s'actionne par un grand nombre de combinaisons, si on sait les trouver. Mais il y a toujours la même chose à l'intérieur : la vie, l'amour et la mort.

Henry Miller notait cette admirable phrase : «Il n'y a qu'une seule chose maintenant qui ait pour moi un intérêt vital, et c'est de consigner tout ce qu'on laisse de côté dans les livres.» Quant à moi, je dirais que j'ai tenté, dans mon conte, de laisser de côté tout ce qui n'avait pas à mes yeux un intérêt vital.

J'aimerais citer des oeuvres qui m'ont accompagné lors des derniers moments de la rédaction de mon conte. Par exemple Rabelais qui dans son Tiers livre (1546) nomme un personnage Abecé, puis un autre Effegé. Ou Dostoïevsky trouvant l'audace de terminer ses Carnets du sous-sol (1864) par «ça suffit, je n'ai plus envie d'écrire, moi, du fond de mon sous-sol». Ou Maurice Blanchot qui, dans L'arrêt de mort, multiplie les façons de rendre intangible la réalité, comme s'il nous enlevait le livre d'entre les mains. Et de nombreuses lectures asiatiques, pour leur perspective sur l'étrangeté de l'existence... mais je citerai seulement Gao Xingjian qui, dans La montagne de l'âme, écrit : «La vie elle-même n'obéit à aucune logique, pourquoi veut-on en déduire sa signification avec logique?» J'y trouve un écho de l'onirisme de mon récit : «Ce que l'on appelle ordinairement la vie reste dans l'indicible.»

En 1955 Albert Camus répondait par lettre au critique Roland Barthes : «Si séduisant qu'il puisse paraître, il m'est difficile de partager votre point de vue sur La peste. Bien entendu, tous les commentaires sont légitimes, dans la critique de bonne foi, et il est en même temps possible et significatif de s'aventurer aussi loin que vous le faites. Mais il me semble qu'il y a dans toute oeuvre des évidences dont l'auteur a le droit de se réclamer pour indiquer au moins dans quelles limites le commentaire peut se déployer.» J'entreprends ici d'établir quelques-unes de ces limites.

Les commentaires de mes lecteurs sont précieux, je le répète, ils me donnent matière à réflexion. Et lorsqu'ils prennent forme de question, il me semble naturel de ne pas tarder à y répondre. Pour eux, je voudrais faire miennes ces paroles de Confucius : «Quand un homme [...] m'interroge, je discute la question sans préjugés, d'un bout à l'autre, sans rien omettre.» Mais jusqu'à maintenant, je n'ai retenu que certaines interrogations. Et en choisissant mes réponses à dessein, j'ai espéré me soustraire à l'explication de la totalité du récit.

Dans ces carnets, je veux discuter davantage les questions qu'on m'a posées et répondre par petites touches en évitant d'être trop cryptique. Je tenterai d'y parvenir, mais je ne le garantis pas, car il est difficile de traiter sans les amoindrir les pensées qui nous occupent.

 


Les carnet du conte

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I. MON PERSONNAGE

«On aurait dit...», «On aurait cru...», «On remarqua...» Si j'accorde les mots, si je les note, c'est au lecteur de les entendre au fond de lui-même.

«Je rentre», comme entre un client, prêt à se faire happer par ce monde indifférent à notre être intime. 

II. UN SINGULIER INCONFORT

La lumière vacille, le malaise persiste, intangible. Le vent, qui frappe le visage, qui obscurcit le ciel, comment le saisir? Il est pareil au germe d'une question, invisible en soi.

Un inconfort, négligeable, presque rien, lorsque l'on s'y attarde, lorsque l'on s'y intéresse, peut déloger les pierres du chemin. 

III. L'INVISIBLE

De quelle nature est cette influence qui, souvent, autour de la mise au monde, transforme les êtres? agitation des corps, effet de rituel ou fascination pour ce qui est tiré du néant?

IV. ÉCHO

Le germe n'est pas la question... il faut y donner suite.

V. LE CONFIDENT

Dans l'intimité de simples gestes, dit-on, se transmet un savoir, une sagesse. 

S'il y a filiation entre les pensées, n'y a-t-il pas de même isolement dans la filiation, et douleur dans l'isolement?


VI. UN HOMME DIFFÉRENT

L'origine est un point de repère qui s'estompe.

Quels sont les points de repère inaltérables?

VII.

Le songe est le versant lumineux permettant d'élargir l'horizon, de voir différemment, aussi de poser des questions, puisqu'il est densément symbolique. Le songe élucide et préfigure, c'est un miroir.

Au fond, dans un récit, quelle différence y a-t-il entre songe et réalité?

VIII. LA DÉMARCHE DU PORTEUR

Quoi que l'on dise d'une démarche, que son cours nous berce ou nous angoisse, elle requiert subsistance et orientation.

IX. LA DISTANCE À PARCOURIR

Quand s'arrêtera-t-elle, cette marche? La longueur du chemin, la durée de l'enquête, est indéfinie. 

Devant l'incertitude, on a recours à des pensées que l'on récite comme des chansons, des prières, des mantras qui devraient l'emporter sur le vide... comme des mensonges.

X. PROVISIONS

Table rase n'est pas néant, nihilisme, ni destruction.

Dans la hâte de trouver, on ébranle des certitudes et des idées reçues. En attendant une réponse, de quoi faut-il faire provision, générosité, patience, fermeté?

XI. OÙ VAS-TU?

Dans quelle mesure peut-on répondre avec certitude? D'ailleurs, à quel moment, et avec qui, dans ce monde, est-il bon de parler des causes premières et des effets derniers? Avec bienveillance, on doutera de toi, de ta destination et de tes choix.

XII. UN RAMASSIS DE CAILLOUX

Geste délibéré, paradoxe, métaphore dressée près d'un magasin? La vie intérieure est couramment désignée par l'objet alors qu'il s'agit, dit-on, de l'âme intangible. Au matériel du rite, échafaudage qui l'emporte devant l'incertitude, il nous est facile de soustraire la part gardée pour soi, celle qui nous réconforte.  

Mais d'autres, avant, sont tombés pendant l'ascension.

XIII. LA RUMEUR

Alentour s'éparpille ce qu'autrui raconte... au-dessus plane un peu de vérité. Mais que sait-on véritablement! Comment ne pas douter lorsque personne ne voit l'ombre d'une ascension? Comment rester à l'abri des rumeurs, du ouï-dire?

L'objet est-il trop lourd pour faciliter l'élévation?

XIV. UNE ÉNIGME

Quand on observe le cycle des saisons ou les brusques altérations de la nature, que saisit-on réellement? Saisit-on notre propre finitude devant l'immensité? Inversement, la part de mystère qui subsiste dans les gens n'est-elle pas comparable à la vie qui, de temps à autre, se montre insondable?

La nature, comme l'amour et notre éphémère passage, demeure énigmatique même lorsqu'elle nous est racontée.

XV. L'HOMME EN BLEU

En réalité, à quelles règles se soumettent le visible et l'invisible?

L'incompréhension peut tout recouvrir, aveugler, nous dérober le monde entier. Bien sûr, le savoir étonne, la technologie fascine. La science, elle, ausculte, éclaire et interroge.

Que l'observation scientifique soit ou non suivie d'un questionnement métaphysique, n'est-elle pas un valable point de départ?

XVI. UNE ENVELOPPE

Comment se préserver des grands bouleversements? Si la connaissance lève certains obstacles à la fuite, elle peut aussi, à l'occasion, procurer l'abri.

XVII. VERTIGE

Certaines déroutes procèdent de l'absence continue de réponse.

XVIII. UNE ANCIENNE CONNAISSANCE

Qui, dans un moment de relâche ou de tension, n'est pas sujet à une lointaine dépendance?

XIX. L'OUBLI

Parfois la tare s'avère exutoire. L'aride incertitude, l'ignorance noire, le chaos survenant lorsque l'on aspire à l'ordre, peuvent induire une soif léthéenne de s'enfoncer en soi-même, de s'y égarer, de s'y reposer... ou d'y quérir un peu de l'essentiel.

Que pourrait-on absolument vouloir se remémorer, au point de chercher à le perpétuer?

XX. MIRAGE

Il est possible d'errer à travers «les mondes extérieurs» sans jamais s'approcher de l'ultime étape sur le chemin de la découverte, de nous figurer avoir atteint le but tout en déviant de notre quête, de poser une question seulement lorsque nous avons truqué la solution, de nous satisfaire de ténèbres consolantes, de nous contenter d'une hypothèse qui semble prendre vie, devenir indiscutable, alors qu'elle est probablement le miroir de nos fantasmes, leur profil éclairé, la façade derrière laquelle s'agite le tourbillon de nos songes, de notre seule utopie. Toutefois, les questions demeurent en suspens dans un vide âpre et glacial où l'humain se retrouve face à lui-même.

DEUXIÈME PARTIE
Passage chtonien

XXI. INTÉRIEUR

Pour qui n'avance plus, c'est le cheminement qui est illusion.

Dans le repli sur soi, certains le disent, on puise le repos. Mais comment le voir, notre intérieur, par où le connaître? Libre ou embrigadé, l'esprit ne saisit pas toujours clairement, il a des intuitions, des lacunes et des contradictions. Loin de l'autosuffisance, plutôt labyrinthien, il subit les assauts d'intrus et de parasites, de gens bienveillants ou généreux, de crédules et d'imposteurs. Il n'est pas si facile de nous y retrouver pour y séjourner à notre aise.

XXII. DES YEUX NOIRS

Délices projetées en nous-même, elles charment, intriguent ou menacent. Parmi elles, la plus désirable, celle qui le mieux nous manipule, n'est-elle pas de même la plus dommageable?

XXIII. INITIATION

Nous interrompre! Renoncer! Abandonner à la normalité nos âmes déballées, dépouillées, rangées! Mais, dites-moi, que font nos sociétés de l'être intime? 

XXIV. DES LUCIOLES

Telles des nuées, elles enveloppent et confondent les sens, obscurément, elles dissimulent, quasi magiques, habilement. Elles séduisent, dans la pénombre, efficaces, enchanteresses, elles intriguent, avec leurs effets mystérieux, leurs contours pas très nets. Elles s'agitent, impatientes, s'attaquent à nos faiblesses, elles nous tentent et nous fuient, révélation et jeu d'illusions. À la fin, elles agacent et on les chasse... pour un instant.

XXV.

Comme la vie, le songe — immense porte derrière laquelle s'unissent l'ancien et le nouveau — fait naître des interrogations... quel en est le sens? où suis-je? où vais-je? comment m'y diriger? qui sont vraiment ces gens? qu'y a-t-il d'essentiel? que puis-je y faire?

XXVI. LES URNES

L'illusoire sagesse de l'homme silencieux... Par une insolite intuition, il connaît nos âmes vaines et interchangeables, nos vies où l'objet escamote l'esprit, remplaçable, dénaturé, travesti. C'est lui qui le mieux traite de nos possessions, qui les juge sans contredit. Mais c'est par méprise ou par juste conscience du faible cours de nos êtres? Ces fragiles faïences que l'on monnaie, que l'on avilit...  

XXVII. LE SOUBASSEMENT

Hormis certaines idées qui nous réconfortent, avant que l'on apprivoise tous nos bruits et nos dissonances, tous nos détournements intérieurs, avant que l'on y atteigne par un infaillible et libre chemin, notre monde très intime a de quoi nous déconcerter. 

XXVIII. LES MÉCRÉANTS

La parole dessine la surface de l'être, les dehors fuyants, qui parfois séduisent,
qui souvent sonnent faux et correspondent frivolement avec l'intérieur.

Le désir de dire n'est pas celui de s'entendre, bien qu'ils se ressemblent, les deux renfermant le désir de ne pas être rien. Néanmoins, seuls restent les mots quand le sens, bien plus volage, s'est esquivé.

L'homme désire se reconnaître dans ce qui l'enchante. Les clients, devant leur autel-
présentoir, désirent se compléter avec une fine substance, au-dessus de tout,
une quintessence flamboyante, une transcendance qu'ils s'arrachent à coup de ridicule lorsqu'ils s'entêtent à ne pas arrêter leurs regards sur l'intimité de l'être.  

XXIX. LA CHAMBRE DU PENSIONNAIRE

Il arrive que le rêve empiète sur la vie, usurpe nos mots, contrefait nos questions pour se moquer de nos soucis, de notre perdition.  

XXX. LE JUDAS

Livrée au hasard ou soumise à la volonté, la curiosité est un sentiment juste et trompeur, tel un regard s'étant glissé dans le vestibule de nos sens, qui effleure l'écran de nos perceptions ou qui le traverse, s'aventurant au-delà de l'évidence oppressive et fourbe.  

XXXI. UN REGARD ÉTEINT

Puisant dans sa connaissance de nous, elle nous abuse et nous joue, menaçante, accusatrice, manifestant son dégoût pour notre mécanique anonyme, nos défauts indistincts, nos craintes communes et l'apport négligeable tenant de l'inexorable béance dans le silence de notre être. Et pourtant...

XXXII.

On se brise, on se refait à ne recouvrer jamais que des traces de la volupté perdue.

XXXIII. UNE OMBRE

La terreur intérieure se déverse à l'ombre de nos rêves.

XXXIV. DES MIRETTES

Chez moi, c'est quand elle m'apaise. Mais sa vue me remue, elle dévore mon être.

XXXV. FÊTE NOCTURNE

Souvenir ou mensonge, elle va et vient tous les jours, torture et tiraillement, elle est semblable et différente.

XXXVI.

Quand elle m'apaise, c'est parfois dans mes rêves, parfois dans le vin.

XXXVII.

Chez moi, c'est quand je suis ridicule et sublime.

XXXVIII.

À quelle distance en moi
à quelle profondeur
se manifeste le silence?
le silence de l'être
calme trompeur
dans les pas de qui
dans quels pas
danse la paix
la paix de la conscience.

XXXIX.

Au milieu de mes rêves, régnant sur mes craintes, elle me réduit au silence.

XL.

Mince différence entre ce qui se passe et ce qu'elle en pense, infime variante ou éclatant contrejour... vernis sur lequel s'appuie la réalité.

XLI.

Mais quels visages prend-elle? Découverte ou drapée, même lorsqu'elle s'avance, hostile et tendre, je ne vois d'elle qu'un frémissement des hanches.

XLII.

C'est un sommeil indécelable, celui dont je m'éveille pour ouvrir les yeux sur elle comme sur moi-même.

XLIII.

Elle est épouse de l'ombre où je referme les bras sur le rêve, qui se dérobe.

XLIV.

Je ne m'allonge réellement jamais près de quiconque pour me reposer si ce n'est en moi-même.

XLV. LA VOIX

Sortir de soi, ne pas s'y égarer, rebrousser chemin pour mieux se retrouver.

XLVI. LE PALIER

Un règlement de compte me délivrera-t-il de mes hantises ou de moi?

XLVII. UN PEU DE L'ESSENTIEL

De quoi s'agit-il? Divers rituels, une longue traversée, d'obscures prospections? Me tourner vers l'intérieur et m'emparer de ce qui importe.

XLVIII. MIGRATION

Malgré le tumulte intérieur, n'est-ce pas, en dépit des chemins incertains, marcher à la fois sur l'instable et le fixe.

XLIX. RIVAGE

À quoi ça mène
à la fin

ÉPILOGUE

L. LE CHEMIN

Si je trouve la mort à l'improviste, même si au terme de la promenade un doute subsiste quant à mon amour, en cours de route, au moins, je me sais vivant.


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