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Une littérature de la quête Stéphane Girard Revue d'art Liaison Numéro 130, hiver 2005-2006 On répète souvent à ses étudiants, en enseignant la littérature au collégial ou au premier cycle universitaire, qu'il ne faut jamais confondre le narrateur avec l'auteur. Louis Émond, dans ses romans Le conte et Le manuscrit, entretient toutefois cette confusion entre narrateur et auteur, car le «je» narrant s'affiche aussi comme «je» écrivant. Jusqu'ici, rien de véritablement nouveau puisque c'est là un trait typique de toute littérature moderne. S'ajoute, par contre, une connivence entre le lecteur et ce même narrateur, alors qu'il nomme d'emblée son personnage principal... «mon personnage» (Le conte, p. 11; Le manuscrit, p. 11), rappelant ainsi au lecteur qu'il est bel et bien dans un texte de fiction à l'intérieur duquel l'illusion référentielle sera constamment court-circuitée, pour ne pas dire difficile à maintenir. C'est cette innovation formelle qui, d'emblée, frappe d'originalité ces deux romans. Le conte, dont l'écriture se serait, au dire de l'auteur, étirée sur près de douze ans, nous raconte l'histoire d'un personnage anonyme entreprenant une quête elle-même énigmatique : «Maintenant qu'enfin il foulait un chemin solitaire, défiguré par le sombre respir du vent, mon personnage, auquel nous donnerons le nom de A, était sous l'effet d'un singulier inconfort» (Le conte, p. 21), nous apprend-on, sans véritablement plus de détails. Et lorsqu'on lui demande : «Où vas-tu?», il répond de manière un peu laconique : «Je n'aime pas qu'on me le demande» (p. 41). Fuyant, donc, sans but apparent et accompagné d'un nouveau-né (B), il rencontre, une fois arrivé dans une ville souterraine (Montréal?), une voisine (L), avec qui il entretient une relation oblique. Le tout se termine par la mort tragique de A et l'ultime retour de son père (C). Le conte se donne ainsi comme une allégorie de la paternité dans un univers urbain, somme toute, glauque, mystérieux, voire aliénant. On retrouvait déjà dans Le manuscrit (paru aux Éditions Les Intouchables en 2002, mais repris cette année chez Trois-Pistoles pour accompagner la parution de Le conte), les principaux traits de cette stylistique : anonymat des personnages aux motivations incertaines, certes, mais également une évidente retenue au niveau narratif (alors que les multiples chapitres ne nous donnent que l'essentiel); prologues et épilogues entretenant l'ambiguïté; action elliptique. Lors d'une scène décrivant une réception, on nous apprend que le personnage principal «admire la manière dont Sandrine, douce et coulante - comme si c'était sa fonction - s'acquitte de son rôle d'hôtesse» (Le manuscrit, p. 78). Il y a là, il me semble, l'essentiel de la poétique d'Émond : des fonctions, c'est bien à cela que ressemblent les personnages qui peuplent l'univers de ces deux romans, des personnages décharnés, en quête d'une identité, au service, pour ainsi dire, d'une autre instance. Cela est particulièrement visible lorsque le narrateur cède la parole au personnage, lors d'un échange épistolaire avec sa maîtresse : «Je cherche une phrase qui comporterait enfin un peu de vérité, qui serait un peu plus complète, même si elle ne dit pas tout. Il manque à mes phrases un élément, une essence, une sorte de douceur qui serait comme un accord, un assentiment et un appui tout à la fois. Il manque surtout, de plus en plus, la substance qui accompagne ton nom...» (Le manuscrit, p. 161). En effet, encore une fois de manière allégorique, c'est un peu comme si la quête quelque peu obscure des personnages était celle du narrateur en quête de récit - à ne pas confondre avec l'auteur, même si l'épilogue fait tout pour brouiller les différences - qui, par la littérature même, s'engage, à l'image de A, sur un «chemin solitaire». En ce sens, les narrateurs-personnages d'Émond, plutôt que d'écrire des quêtes, des histoires, entreprennent la quête ultime : celle de l'écriture. Stéphane Girard enseigne la littérature française à l'Université de Hearst.
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