Ce qu'on peut apporter à un être qui arrive

Valérie Lessard

Le Droit

Samedi 30 avril 2005

Dans Le Manuscrit, d'une enivrante sensualité, Louis Émond évoquait l'amour et l'écroulement qui découle de sa perte. Dans Le Conte, l'auteur trentenaire propose une « suite intérieure » offrant les premiers points de repère à ses questionnements existentiels.

Né à Lévis en 1969, Louis Émond - qui n'a évidemment rien à voir avec le défunt auteur de Maria Chapdelaine ou avec le toujours vivant écrivain jeunesse du même nom - habite aujourd'hui à Toronto. Attiré par la physique, qu'il a étudiée un temps à Montréal et qui lui donnait « l'impression de comprendre le monde », il s'est vite rendu compte que c'était à d'autres questionnements qu'il voulait trouver réponses. « Je me suis mis à lire Kafka et Kundera. J'en ratais mes cours à l'université. La lecture et l'écriture sont devenues l'avenue la plus intéressante pour moi afin de continuer à cheminer dans cette quête de sens qui m'habitait », explique-t-il.

Par la suite, Louis Émond a vécu quelques années dans la grande région outaouaise - la famille de sa conjointe, Mélanie, réside toujours à Gatineau - et il a récemment suivi son amoureuse à Singapour. Le couple y a passé deux années, elle à enseigner, lui à travailler et retravailler Le Conte, avant de rentrer au pays, l'an dernier.

Le premier jet de l'allégorique Conte date toutefois de 1992, année au cours de laquelle « mon frère a eu son premier garçon, raconte Louis Émond. Je me suis alors demandé ce qu'on pouvait bien apporter à un être qui arrive. Je me suis intéressé à la filiation, puisque, si on peut donner naissance à quelqu'un, c'est qu'on vient de quelqu'un. »

Au moment où A gagne un fils, B, la femme qu'il aime, meurt. Son amour perdu et son garçon sur le dos, A entreprend une longue marche qui le ramènera à la maison paternelle de C, mais aussi plus loin encore, tour à tour dans des contrées glacées et désertes et dans une ville souterraine où il fera notamment la rencontre de L, sa voisine de palier, qui aspirerait, quoique vaguement, à devenir plus que ça.

À travers cette longue quête de A, Louis Émond se questionne évidemment sur les relations père-fils, mais aussi sur la société de consommation, entre autres de la chair et de l'amour (« Un client, c'est comme ça qu'on entre dans la société », dit-il.), sur la science, sur la spiritualité, sur les faiblesses que chaque être humain porte en lui et qui le font parfois trébucher, sur le fantasme de recréer un noyau familial, sur la solitude.

De la graine d'Hubert Aquin germe assurément en Louis Émond. Elle se sent, entre autres dans son utilisation de métaphores, plus ou moins cryptées, pour rendre compte de ses observations. Si Le Manuscrit, publié aux Intouchables en 2002, a séduit, lui attirant des fleurs (« Notre littérature nationale a besoin de son immense talent », écrivait Réginald Martel dans La Presse), Le Conte, paru aux Éditions Trois-Pistoles, est sans contredit plus hermétique. Nettement plus abstrait que le premier, ce deuxième roman a d'ailleurs déjà été accueilli plus froidement par certains critiques.

Louis Émond reconnaît qu'il s'est peut-être trompé sur la perception que les lecteurs pourraient avoir du Conte. « Je pensais être simple et limpide. Les allégories et symbolismes que j'utilise étaient clairs, du moins pour moi. Il faut dire qu'ils m'appartiennent et qu'il est vrai que je n'utilise pas les archétypes courants du Bien, du Mal, du noir, du blanc. »

« Quand j'écris, il y a une forme de dépouillement qui se produit, enchaîne-t-il. J'essaie d'aller à l'essentiel. Pendant des années, ça se distille en moi et comme chaque livre vit longtemps avec moi, peut-être que les éléments qui s'y retrouvent vont eux aussi se distiller tranquillement chez le lecteur... Je dis bien peut-être, parce que je lance ici une hypothèse. »

Déchiffrer Le Conte ne s'avère donc pas toujours évident et relève d'un exercice de style exigeant mais, malgré tout, fort intéressant. Les paraboles y sont nombreuses, certaines étant certes plus aisées à cerner et plus éloquentes que d'autres.

Qu'à cela ne tienne, Louis Émond entend bien continuer à pratiquer cette activité essentielle que représente, pour lui, l'écriture et ainsi poursuivre sa quête, par l'entremise d'un cycle romanesque qui devrait compter au moins six autres romans, dont quatre sont « très avancés » et deux autres sont encore à l'état d'ébauche.

Le Conte, Louis Émond, Éditions Trois-Pistoles, 140 pages

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