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En couverture, Louis Émond Les créateurs parallèles Charles Gagnon Voir Du 14 au 20 mars 2002 Plutarque a pu croire en ces vies parallèles qui révèlent de deux existences une pareille destinée, de deux visages la même figure. Et si un jeune écrivain qui publie ces jours-ci son premier roman était l'homologue du peintre reconnu qui en illustre la couverture... À quelques jours du lancement de son premier roman, qui aura lieu ici, en Outaouais, où il a vécu deux ans, Louis Émond s'enfonce dans le divan rouge de son appartement, verre de vin à la main, las d'une journée harassante, la mine déconfite par le stress et les tracas de la vie quotidienne, pas vraiment dans le meilleur état pour parler de ce premier roman, celui qu'il a écrit il y a jadis, celui qu'il réécrit depuis. Il est même plutôt enclin, ce soir-là, à évoquer sa longue traversée du désert, négligeant l'oasis où il se trouve : « C'est douze années de ma vie, ce roman-là, le fondement de mon activité. Soixante-quinze envois à des éditeurs, des dizaines de lettres de refus. » Et que lui reste-t-il à présent, outre cette histoire envoûtante, tirée de ses années de jeunesse, qui redéfinit à sa façon le mot amour? La réponse est claire : « Le rêve que la publication mène à une profession. » Sur la table du salon s'empilent les dernières versions révisées de son Manuscrit, dont il vient de recevoir le jour même les épreuves. Il a passé la journée à rencontrer d'éventuels employeurs pour un poste qu'il ne souhaite pas, si ce n'est pour régler les comptes qui eux aussi s'empilent. Il jette un coup d'œil au roman. « J'ai envie que les gens m'en parlent. » Il n'est, on s'en doute, « pas encore soulagé » : le plus terrible est à venir, le plus formidable aussi… « Je ne sais pas comment tout ça peut se passer, mais j'ai vraiment le goût de parler du roman. » Sur la table du salon, la page couverture du Manuscrit capte son regard, discret présage d'une naissance à venir, témoignage sobre d'une rencontre singulière dans la vie du jeune écrivain : celle du peintre Paul Béliveau. « La conjointe de mon père a acheté un tableau de lui; elle m'a suggéré de le contacter pour la couverture. » Sur la même table du salon traîne encore des maquettes de couverture bleutée réalisées par ce père, architecte, qui a légué à ses enfants des talents de créateur et des noms de souverains : Louis XIV XIV, Catherine II, Charles-Quint… « J'ai alors envoyé un courriel à Paul Béliveau. Il connaissait Giguère, dont je cite un poème en exergue de mon roman. » Pour une fois, ce fut une « réponse spontanée ». « Au téléphone, il m'a invité à son atelier. Nous avons été deux heures à jaser, de Vermeer, des Vies Parallèles de Plutarque dont il a tiré une grande série. » Le peintre a accepté de lire le manuscrit du romancier. Et il a adoré. « Il y avait une scène du roman où mon personnage et celle qu'il aime prennent le traversier. Lui-même avait écrit un poème sur les glaces qu'il avait offert à sa muse. » Et la propre muse de Louis Émond, assise en face de nous, opine de la tête. Il renchérit : « Le plus étrange dans tout ça, c'est que le rival amoureux de mon personnage, sorte de double qui porte le même nom que lui, est un peintre, reconnu, qui reste en marge de l'œuvre, comme une hantise. » Conversant, le jeune écrivain touche les feuilles de son manuscrit, un peu nerveux, comme pour s'assurer qu'elles existent. « Dans le fond, je suis assez content de ce livre-là. » Il me confie que les rares lecteurs qu'il a eus, dont le peintre, ont trouvé du plaisir à lire son histoire, mais il espère que « ses idées seront perçues, comme le propos sur la beauté, ou plus généralement ce qui perdure chez les gens, la métaphore de l'âme, l'érotisme, la perte d'identité… » Et il vrai que cette histoire d'amour mérite des lecteurs attentifs à sa prose profonde et vive, à ce mélange de raison suave et de sensualité réfléchie que l'on n'a guère revu depuis Hubert Aquin, et qui s'apparente au libertinage éclairé de Diderot. Si Louis Émond n'a pas choisi l'essai pour parler de l'amour, de notre société, de nos valeurs, c'est que « le roman permet une liberté dans l'interprétation » : « Il est très rare, dit-il, que j'établisse une raison très nette, une réponse très nette, ce qui permet au lecteur de trouver sa réponse. » Ce pourrait être une noble chute, s'il ne fallait boucler l'entrevue sur les frustrations du début. « Mais j'ai pas le temps, c'est choquant! » Paul Béliveau Le lendemain midi, Paul Béliveau m'accueille dans son atelier du quartier St-Roch, à Québec. Tout à fait le « contact humain, amical » dont m'avait parlé Louis Émond. C'est un lecteur avide, éclectique, qui me parle d'emblée du Manuscrit : « C'est un beau roman, que j'ai lu d'un trait. À onze heures et demie, après deux cafés, c'était fini. » Ce roman « plein d'intensité » l'a tout de suite séduit par son « regard singulier ». Fils de boucher avant d'être le peintre des grands tableaux aux effets cinématographiques, Paul Béliveau est venu à l'art par la reproduction, les livres du Time-Life, dit-il, et depuis il n'a cessé de puiser à la même source : l'art de la citation, les hommages, l'image des livres anciens, dont il ne considère souvent qu'un détail, – la tranche, par exemple, – ou qu'il dispose avec minutie – ces mêmes piles qui croissent naturellement chez Louis Émond. La rencontre avec ce dernier lui a d'ailleurs permis de composer avec de la matière vivante, si l'on peut dire : « J'ai pu travailler avec du matériel qui appartient à Louis, des pages de son manuscrit et certains de ses livres. J'aime que les livres soient usés, accessibles, qu'ils aient vécu. » Et le peintre me montre le tableau en question, celui dont j'avais vu la reproduction sur la couverture du Manuscrit : sur des pages manuscrites signées Louis reposent deux bouquins, eux-mêmes coiffés par un calepin de notes. Tout le travail du jeune écrivain est là, les douze années de sa vie, résumées, resserrées en ce cadre, tout le patient labeur du créateur. « Tu vois, dit le peintre en m'indiquant les deux livres, le résultat est entre les deux », c'est-à-dire le chef d'œuvre entre les premières notes prises et le manuscrit achevé. « Là, tu vois, la bande noire sous le manuscrit? J'ai voulu créer un vide sous lui. » Et toute l'anxiété du jeune écrivain est là, le silence béant, la part de néant entamée. « C'est le grand défi, laisser une marque. Mais pour arriver là, il faut être tenace. » Même s'il se sait dans la partie choyée de sa carrière, Paul Béliveau n'a pas oublié ses premières années, les moments où il a « crevé de faim », et surtout « la peur d'être mal reçu, mal perçu, d'être passé à côté ». Il a même songé se retirer, après quinze ans de carrière, pour ouvrir un magasin de vélo. Mais il a tenu bon, apprenant « à se libérer, pour être plus créatif. » L'art pour lui, maintenant, est « un amusement sérieux ». D'autres dangers, ajoute-t-il, guettent le jeune écrivain. « Au Québec, on n'a pas de mémoire. On consomme vite un peintre, un écrivain. » D'où l'importance d'être un créateur qui réfléchit, qui interroge, qui dérange, et qui ne demande pas à l'œuvre d'être une échappatoire à notre réalité. « Quand je veux rêver, lance-t-il, je vais me coucher! » Et pour laisser une chute plus mémorable, fidèle à ces vies de créateur parallèles, il conclut : « En fait, le roman de Louis me plaisait parce qu'on peut s'y identifier. » Épilogue L'un est ardent, réfléchi, anxieux, sensible, daltonien. Il aime son métier et souhaite s'y consacrer entièrement, parce que, pour lui, « c'est un grand plaisir de jouer avec les mots ». Il est jeune écrivain. L'autre est serein, sensible, renommé, réfléchi, incapable d'inventer. Il aime ce métier auquel il se consacre entièrement parce que, dit-il, « le geste que je pose me rend heureux. » Il est peintre reconnu. paulbelliveau.com. |