Le doute est semé

Didier Fessou

Le Soleil

Le vendredi 26 avril 2002

Allez, zou, un autre coup de cœur. Pour Le manuscrit. Un roman signé Louis Émond. Un patronyme qui fait immanquablement penser au Breton qui avait trouvé un sens à son destin au boutte du boutte, passé le village de La Pipe. Cette homonymie, c'est un adon. Rien de plus.

Louis Émond, c'est son vrai nom. Un ancien du Petit Séminaire, féru de Chomsky et bachelier international (on dit baccalauréat international pour éviter de dire baccalauréat français).

Pourtant, entre Montréal et Toronto, aller-retour, il a bien pensé à changer de façade : « Un nom pareil, dans la littérature, ça peut semer un doute. » Ou, à défaut de changer sa raison sociale, il aurait pu ajouter un petit quelque chose. Quatre fois rien, une voyelle. Pour faire comme les Anglos. Ça aussi, il y a pensé. Mais il y a renoncé : « Je me suis dit que c'était mon nom, que je n'y pouvais rien et que je me sentais à l'aise avec. »

Louis Émond, donc, c'est son vrai nom. Et il le gardera. À moins qu'un jour il ne change d'idée. Et n'ajoute un accroche-cœur pour faire genre. Puis-je lui suggérer un d' ? Ça pourrait lui ouvrir les portes des salons chics, ici et ailleurs...

Je niaise, je perds mon temps et je vous fais perdre le vôtre. Excusez.

Louis Émond, dont c'est le vrai nom, a écrit un très joli roman. Un roman de jeunesse où il est question de lui et de ses amours malheureuses. Oui, voilà un sujet d'une immense banalité, sauf quand il est bien écrit. Et ce roman-là est bien écrit. Pas seulement bien écrit, mais finement observé.

Il faut dire que Louis Émond a eu le temps de travailler et de retravailler sa matière. Entre le premier jet, il y a une dizaine d'années, et aujourd'hui, son manuscrit a été refusé une centaine de fois. C'est ce qu'il prétend : « À force d'être révisé, ce texte a fini par prendre de la maturité et faire un bon roman. Le défi, d'ailleurs, c'était de conserver la fraîcheur du premier jet tout en enlevant les maladresses. »

Et puis un jour, comme ça, allez savoir pourquoi, un éditeur est tombé en amour avec le manuscrit. Cet éditeur, c'est Michel Brûlé. Dont la maison d'édition s'appelle Les Intouchables.

Cette histoire, qui se termine en points de suspension, c'est celle de « mon personnage ». Un jeune type qui lézarde sur une terrasse du Vieux-Québec et qui cultive le plaisir par les conquêtes. Tout est dit sans pudeur, de manière souvent définitive, comme on parle à cet âge : « Le cul, c'est vide! »

Un personnage central et tout autour des personnages secondaires. Rien pour retenir l'attention. C'est léger, c'est agréable, c'est l'été. Et puis il y a Sandrine. Première partie : il fait sa connaissance.

Deuxième partie : il continue de faire sa connaissance. Disons de façon... C'est ce que je voulais dire, biblique.

Troisième partie : ils s'écrivent dans l'absence. Elle est à Paris. Il est à Québec. Ils souffrent et ils le disent magnifiquement. C'est fort, c'est brutal, c'est intense. Et toujours ces petites formules incisives qui frappent : « Je t'emmène dans mes rêves. »

Cette troisième partie, il faut la lire en écoutant du Brahms. Puis-je suggérer l'Opus 18? En particulier l'andante ma moderato?

Question aux cinéphiles : cette musique accompagnait quel film? Réponse au bas de la chronique.

Bon, d'accord, nous avons tous une histoire malheureuse qui traîne au fond de nous. En faire le récit, sous forme romanesque ou autre, permet de prendre de la distance avec soi et de mieux comprendre ce qui s'est passé avec l'autre. Voilà une façon très efficace de rompre avec ses fantômes.

Le roman de Louis Émond répond à ces exigences. Et il le fait avec tact et immensément de talent.

Le doute est semé. La littérature québécoise compte un Louis Émond de plus et il a du souffle! Ne reste plus qu'à attendre ses prochains écrits pour en avoir la confirmation.

D'ici là, vous pourrez le rencontrer demain soir au kiosque des Intouchables. Sur le coup de 19 h.

 

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