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L'immense talent de Louis Émond Réginald Martel La Presse Le dimanche 24 mars 2002 L'amour, encore lui, est au coeur du troublant roman de Louis Émond, jeune auteur dont Les Intouchables viennent de publier Le Manuscrit . Jeune auteur? Écrivain confirmé plutôt, car il a su faire l'économie des maladresses, des naïvetés et, il faut bien le dire, du vide sidéral qui caractérisent un grand nombre de premiers romans. Ouvrons le livre, presque au hasard : « ... mon personnage attend Sandrine. Il repense à la soirée qu'ils ont passée ensemble. Elle, dont la voix procédait du silence, telle une note qui s'y incorpore avant d'en émerger doucement, l'abolissant, et dont les mots s'alignaient en paroles telles qu'il n'en avait jamais entendu, des paroles qui plongeaient en lui, le remuaient puis lui soutiraient une réponse au ton d'abord naturel, mais ensuite hésitant. Il craignait la trivialité... » Chez M. Émond, le registre est aussi étendu que subtil et jamais l'écriture ne s'égare dans les évidences ou les lieux communs. L'histoire, puisqu'il en faut une, est presque banale. Le narrateur fait la connaissance chez des amis d'une femme qu'il tente de séduire, un peu mécaniquement d'abord. Elle vit à l'étranger avec un peintre, elle est en vacances dans une ville qui ressemble à Montréal. L'approche n'est pas facile et la proie devient d'autant plus attirante. La fusion des corps aura lieu - elle sera dite dans une langue superbe, sans la moindre obscénité - mais l'amant croit devenir vraiment amoureux. Il ne sait pas si ses sentiments sont réciproques et si oui, jusqu'à quel point. Comment savoir, quand les mots arrachés au silence y retournent sans avoir décidé de rien? Sandrine partira quand même, ils échangeront quelques lettres. Une rencontre, beaucoup plus tard, viendra confirmer le naufrage absolu de l'amour. Le Manuscrit fait partie de ces réussites rares dont le sujet n'a pas la plus grande importance. Il s'agit moins pour le lecteur d'apprendre ce qui s'est passé que de le revivre lui-même, comme de l'intérieur, par une lecture attentive et active - une réécriture presque. Ce roman n'est pas pour autant une oeuvre difficile, cryptée, qui serait réservée aux happy few . L'histoire du « personnage » et de Sandrine, n'importe qui peut ou pourrait l'avoir vécue. Mais l'extrême violence du désir, l'anéantissement dans le plaisir et le deuil de l'amour qui a fui, tout cela qui est indicible trouve ici son expression acharnée, impitoyable. M. Émond est un magicien sage, il ne pille pas ses ressources. Ses prouesses, quand il y en a, tiennent bien plus à la sobriété des effets qu'à leur multiplication. Il sait le sens et le poids et l'usage des mots. Notre littérature nationale a besoin de son immense talent. **** 1/2 LE MANUSCRIT, Louis Émond, Les Intouchables, 128 pages
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